Montgenèvre : la doyenne des stations
À 1 860 mètres d’altitude, sur le col qui relie le Briançonnais au val de Suse, Montgenèvre occupe depuis l’Antiquité une position stratégique entre la France et l’Italie. Longtemps lieu de passage, de commerce et de défense, le village devient au début du XXe siècle l’un des berceaux français des sports d’hiver. Son histoire montre comment une pratique d’abord militaire a progressivement transformé l’économie, les paysages et la vie quotidienne d’une communauté de montagne.
Des skis pour défendre la frontière
La situation frontalière de Montgenèvre conduit à l’installation d’une garnison militaire en 1888. Face aux troupes alpines italiennes, l’armée française cherche alors un moyen de déplacement rapide et efficace sur les terrains enneigés. En 1895, deux officiers norvégiens présentent l’usage des skis aux soldats hauts-alpins. Ces « patins norvégiens », plus maniables que les raquettes, intéressent notamment le capitaine Clerc, affecté au 159e régiment d’infanterie alpine de Briançon. À partir de 1902, des instructeurs norvégiens forment les militaires français à cette nouvelle technique.
En 1904, le ministère de la Guerre établit à Briançon une école de ski destinée à former les soldats aux déplacements hivernaux. Les militaires participent également à la diffusion de cette pratique auprès de la population locale : certains deviennent moniteurs bénévoles tandis que des paires de skis sont distribuées dans les hautes vallées. Vers 1906, l’armée choisit Montgenèvre pour établir son camp d’entraînement, le village offrant de meilleures possibilités d’hébergement que le col du Lautaret. Le ski reste alors avant tout un outil militaire et un moyen de lutter contre l’isolement hivernal.
Le concours international de 1907
L’histoire de la station bascule en février 1907. Sous l’impulsion du Club alpin français, du Touring Club de France et de l’armée, Montgenèvre accueille le premier concours international de ski organisé en France. Initialement envisagée au col du Lautaret, la manifestation est finalement installée à Montgenèvre, le village étant plus proche de Briançon et considéré comme moins exposé aux intempéries. Des concurrents et des délégations venus notamment de Norvège, de Suisse, d’Italie, d’Autriche et de Grande-Bretagne rejoignent alors ce village qui ne possède à cette époque qu’un hôtel d’une douzaine de lits.
Courses de fond, exercices militaires et concours de saut composent le programme des journées organisées du 9 au 13 février. Près de 3 000 spectateurs assistent aux épreuves. Le Norvégien Durban Hansen se distingue en réalisant un saut de 26 mètres, performance conservée dans les collections iconographiques des Archives départementales des Hautes-Alpes. Au-delà de l’événement sportif, le concours révèle le potentiel économique de la neige : celle-ci n’est plus seulement perçue comme une contrainte, mais comme une ressource susceptible d’attirer des visiteurs et de maintenir une activité pendant l’hiver. Cette manifestation vaut aujourd’hui à Montgenèvre son surnom de « doyenne des stations françaises ».
De l’agriculture au tourisme hivernal
Avant le développement des sports d’hiver, l’économie de Montgenèvre repose principalement sur une agriculture de montagne aux rendements modestes. Mais entre 1928 et 1939, le village se modernise progressivement : amélioration des voies d’accès vers Briançon et Oulx, arrivée de l’électricité, développement des hébergements et apparition des premiers professionnels du tourisme. La liaison ferroviaire jusqu’à Briançon favorise également la fréquentation de la station. Dans l’entre-deux-guerres, les trains de la compagnie PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) permettent à une clientèle parisienne de rejoindre les pentes de Montgenèvre pour le week-end.
Dans les années 1930, Montgenèvre devient un lieu de villégiature recherché. Artistes, écrivains et personnalités du spectacle fréquentent alors la station, parmi lesquels Jean Cocteau, Colette, Jean Gabin, Mistinguett et Paul-Émile Victor. Louis Moyses fonde le ski-club en 1935 puis le syndicat d’initiative en 1936. Le 7 mars 1937, Montgenèvre est classée station de tourisme, consacrant le passage d’un village agricole et militaire à une destination hivernale organisée.
Les remontées mécaniques transforment la montagne
Durant l’hiver 1935-1936, le téléski du Prarial entre en service sur le front de neige. Cette installation, l’une des premières de ce type en France, peut tracter deux skieurs par perche. Elle transporte jusqu’à 175 personnes par heure sur 270 mètres de longueur et 120 mètres de dénivelé. Le téléski marque une rupture décisive : le skieur n’est plus obligé de gravir la pente à pied avant chaque descente. Le ski devient plus accessible, sa pratique s’intensifie et la montagne commence à être aménagée en domaine skiable.
Le domaine s’étend encore après la Seconde Guerre mondiale. Le secteur du Chalvet ouvre durant l’hiver 1955-1956 avec un appareil proposant au choix des sièges ou des cabines biplaces. Un deuxième tronçon atteint l’année suivante 2 575 mètres d’altitude, sous le Grand Chalvet et la tête de Fournéous. Au début des années 1970, les secteurs des Gondrans puis de l’Aigle sont équipés. En 1977, l’aménagement des Chalmettes et l’installation d’une télécabine reliant directement les secteurs d’altitude permettent l’augmentation de la fréquentation. Les remontées mécaniques modifient durablement les usages de la montagne, mais aussi l’organisation du village, les emplois et les rythmes saisonniers.
Les années 1970 : le nouveau rôle de la frontière
À partir des années 1970, le développement de Montgenèvre s’inscrit dans un espace touristique transfrontalier. La création de la Via Lattea en 1976 rapproche les domaines français et italiens et prolonge une histoire séculaire d’échanges par le col. Bien sûr, les traces des conflits passés sont toujours présentes : les pistes et les remontées s’étendent dans un paysage marqué par les fortifications du Janus, des Gondrans et du Chaberton, témoins des anciennes tensions franco-italiennes. Mais la frontière, autrefois principalement militaire, est désormais le support d’une coopération économique et sportive.
Montgenèvre ne se résume donc pas à ses pistes. La station est le résultat de transformations successives : l’expérimentation militaire du ski, le concours fondateur de 1907, l’arrivée d’une clientèle urbaine, la mécanisation des remontées puis l’ouverture vers les domaines italiens. Dans ce village de col, l’histoire des sports d’hiver demeure indissociable de celle de la frontière et de l’adaptation d’une communauté montagnarde à son environnement.