Le naïs d'Eygliers
Eygliers
À La Font d'Eygliers, un modeste bassin raconte plusieurs siècles d’adaptation à la montagne. Réserve d’eau pour les jardins, lieu de rouissage du chanvre et du lin, le naïs appartenait à une économie rurale dans laquelle chaque source devait être soigneusement captée, conservée et partagée.
Une réserve d’eau adaptée à l’agriculture de montagne
À La Font d'Eygliers, le naïs est un bassin aménagé à proximité d’un cours d’eau détourné, qui l'alimente. Son fond était rendu étanche avec de l’argile afin de conserver l’eau avant son utilisation pour l’arrosage des jardins et des cultures. Le terme désigne ici une réserve destinée à accumuler une eau par ailleurs disponible en quantité limitée. Ces bassins étaient autrefois nombreux, mais il en reste très peu aujourd'hui. Un parcours patrimonial, intitulé « EYGLIERS - Les Oasis enchantées » et conçu par le Pays d'Art et d'Histoire - CC Guillestrois-Queyras et Serre-Ponçon, retrace ses usages.
Un bassin pour faire rouir le chanvre et le lin
Le naïs avait en effet, outre son rôle de réservoir, une seconde fonction essentielle : le rouissage du chanvre et du lin. Les tiges étaient immergées pendant environ quarante jours afin que l’action de l’eau permette de séparer les fibres textiles de la partie dure et ligneuse de la plante. Après cette opération, la matière fibreuse, ou filasse, pouvait être travaillée pour produire différentes qualités de fil, puis fabriquer des draps et des vêtements.
D’un point de vue patrimonial, le naïs est ainsi un ouvrage très simple mais essentiel à la vie d’autrefois, reliant la gestion de l’eau, l’agriculture et la production domestique de textiles : le naïs témoigne d’une manière ancienne de s’adapter à la rareté saisonnière de l’eau. Plus qu’une simple mare ou un élément pittoresque, il s’agissait à l’époque d’un véritable équipement agricole fonctionnel. Aujourd’hui, c’est aussi une trace des gestes et savoir-faire qui lui étaient associés.
Un ouvrage inscrit dans l’organisation du hameau
Le naïs se trouve à La Font d'Eygliers, à environ 1 000 mètres d’altitude. Ce hameau possède également des fontaines, un four à pain, des bâtiments agricoles et de nombreux celliers – la ferme à cellier est un élément caractéristique de l’habitat rural permanent de montagne, traditionnellement organisé autour du point d’eau.
Le naïs se place donc dans un ensemble cohérent :
- - les sources et les fontaines pour l’approvisionnement en eau ;
- - le naïs pour le stockage, l’irrigation et le rouissage ;
- - les jardins et cultures pour la production agricole ;
- - les fermes et celliers pour la transformation et la conservation ;
- - le four à pain pour les usages collectifs.
La Font d'Eygliers se présente alors comme un petit paysage productif, dans lequel l’eau structurait l’implantation des bâtiments et l’organisation quotidienne du travail.
Un patrimoine matériel et immatériel
Le naïs appartient simultanément à plusieurs registres patrimoniaux :
- hydraulique, puisqu’il capte et conserve l’eau ;
- rural, puisqu’il accompagne les cultures et les jardins ;
- technique, grâce à son étanchéification à l’argile et à son alimentation ;
- textile, avec le rouissage du chanvre et du lin ;
- immatériel, car son fonctionnement dépendait de gestes, de calendriers agricoles et de connaissances transmises oralement.
Le naïs montre comment un équipement à première vue modeste pouvait remplir plusieurs rôles indispensables à la survie et au fonctionnement d’une communauté montagnarde.
Légende étymologique
D’aucuns rapportent que le terme naïs serait dérivé du mot « Naïade » : dans la mythologie grecque, une Naïade était une nymphe des sources et rivières. Si cette évocation est séduisante et poétique, aucune source linguistique ou historique ne permet d’établir avec certitude que le nom local du bassin dérive effectivement des Naïades.